L’Euro les a rendus plus pauvres

« Lundi l’Europe risque de se réveiller avec la menace de se désintégrer à court terme. »

Ce n’est pas moi qui le dit, c’est le Financial Times, généralement plus mesuré, qui l’écrit. Échaudé par leur aveuglement coupable sur le Brexit puis la victoire de Donald Trump, les journalistes et commentateurs ne s’y laisseront pas prendre avec ce référendum italien qui a lieu dimanche : d’un excès, l’autre.

Ils ont pourtant raison d’être inquiet. Derrière une légitime et ennuyeuse question constitutionnelle, c’est la confiance au gouvernement de Matteo Renzi qui se joue. Derrière c’est le parti contestataire Mouvement 5 Étoiles qui est en embuscade brandissant la sortie de l’Euro comme programme. Et si l’Italie après le Royaume-Uni remet radicalement en cause la construction européenne alors la pente du démantèlement sera difficile à remonter. index2

Pour autant, il faut vraiment être journaliste pour prédire une désintégration à court terme avec autant de certitude que le Financial Times. La réalité est que nous n’en savons rien. Ceux qui me lisent depuis longtemps savent que j’aime comparer le travail de l’économiste avec celui d’un ingénieur qui inspecterait un vieux pont.

Vous pointez les faiblesses, là où il faudrait consolider l’ouvrage, mais jamais vous ne vous aventurez à prédire l’instant ou le pont s’effondre, aussi branlant soit il. L’Euro est aujourd’hui dans une situation de grande faiblesse.

Est-ce que cela tiendra encore cette fois-ci comme en 2011 lors de la crise des dettes souveraines ? Nul ne le sait.

J’ai rencontré hier l’économiste d’un grand établissement financier. Trois heures durant, nous avons débattu à bâtons rompus. « Nous savons nous adapter à la plupart des événements, m’a-t-il dit. Nous savons nous préparer à des mouvements de taux ou de prix, mêmes brutaux et importants. Cela peut créer des perturbations mais de catastrophe, non. Ce que personne ne sait envisager, modéliser ou prévoir, c’est un démembrement de l’Union Européenne et surtout de l’Euro. » images6

L’Euro Too Big To Fail

Je me souviens d’une interview de Jean-Pierre Clamadieu en 2011, en pleine tempête des dettes souveraines européennes. Déjà on craignait un effondrement de l’Euro. Jean-Pierre Clamadieu était président de Solvay, groupe de pétrochimie Belge avec des activités de recherche en France, de production en Allemagne, de logistique en Belgique…

La fin de l’Euro ? Impossible pour M. Clamadieu : « L’éclatement de la zone et le retour aux monnaies nationales m’apparaît relever de l’économie-fiction tant la rupture serait forte pour les entreprises. »

Imaginez produire votre bouteille d’eau de javel en deutsche marks pour l’envoyer dans un centre de tri qui fonctionne en francs belges et enfin livrer cette même bouteille en Italie ou elle sera vendue en lires italiennes en sachant que vos coûts de développements sont en bonne partie en francs français.

Comment encaisser des variations de taux de change de 5, 10% ou même plus quand votre bénéfice annuel est d’à peine 1,2%, comme Solvay ? Monsieur Clamadieu a raison, si l’euro saute, Solvay saute.

L’inconnu est sur le temps que cela prendra. Et comme M. Clamadieu a intégré au plus profond de lui qu’une entreprise comme Solvay ne pouvait pas faire faillite — Too Big To Fail — c’est donc que l’Euro vivra.

indexPour qu’une personne aussi brillante qu’un patron d’une grande multinationale fasse un raccourci aussi brutal c’est qu’il sait bien que les gouvernements et la Banque Centrale Européenne feront de toute manière tout ce qu’il faut en dernier recours pour sauver le système.

Mais l’année 2016 n’est pas 2011. 5 années de souffrance se sont accumulées. Les niveaux de vie s’effondrent en Europe du Sud en même temps que la pauvreté augmente et que le chômage s’installe à des niveaux intolérables.

 

Face aux échecs des gouvernements de gauche et de droite, les protestations de rue — mouvement des Indignés, Occupy Wall Street — se sont déportées dans les urnes, dernier lieu de réelle expression du peuple en colère. Déjà le Mouvement 5 Étoiles en Italie a remporté 30 mairies aux dernières municipales, dont la capitale, Rome qui s’est livrée à une avocate de 37 ans, Virginia Raggi, entrée en politique seulement 4 ans auparavant.

Après la capitale, le pays se radicalisera-t-il ce week-end ? Au fond peu importe. La réalité est que depuis 2008, l’Europe du Sud a décroché face à l’Europe du Nord. Et l’Euro ne pourra de toute manière pas survivre dans une zone qui n’est pas homogène.

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La cigale et la fourmi sous le même toit

L’Euro a été pour les Grecs l’équivalent d’une ligne de crédit infinie à une personne en interdit bancaire (et qui aurait menti et fait usage de faux en commission de surendettement). Depuis les années 1970, les grecs étaient se surendettaient et souffraient de taux d’emprunts plus élevés que leur croissance réelle : c’est-à-dire un cercle vicieux où le poids de la dette augmente et s’accélère année après année asphyxiant petit à à petit l’économie.

 L’entrée dans l’Euro devait donner aux Grecs cette bouffée d’oxygène qui aurait dû leur permettre de se libérer des griffes de leurs créanciers.
Ce n’est pas ce qui s’est passé.
Du jour où les Grecs ont pu emprunter aux taux allemands grâce à la magie Euro, ils ont eu un recours massif à l’endettement pour financer leur déficit budgétaire. Ils ont créé non pas un miracle mais un mirage grec de croissances factice. La réalité est qu’ils ont immédiatement dépensé cet argent facile dans de la consommation sans se préoccuper de l’avenir, d’investissement, d’infrastructures… Leur PIB croissant à mesure de la dette.
En 2008, quand la crise éclate, l’endettement grec est déjà à 103% de PIB, mais d’investissement, il n’y en a eu aucun. Les Grecs de 2000 à 2008 ont fait les cigales.
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Et pendant le même temps, les Allemands ont fait les fourmis.
Ils ont fait quelque chose de réellement exceptionnel.
Nous avons du mal à nous souvenir que la réunification des Allemagnes de l’Est et de l’Ouest a été très douloureuse. Dans les années 1990, l’Allemagne était l’homme malade de l’Europe.
Mais entre 2003 et 2005, le chancelier Schröeder — avec un gouvernement de gauche — mis en place « l’Agenda 2010 », un ensemble de mesures de modération salariale et de flexibilité du marché du travail.
Cela aurait dû être le cauchemar des salariés… Baisses de salaires et de prestations sociales avec précarité à la clé.
Et tout a baissé… sauf le niveau de vie qui a augmenté à l’inverse des Français, des Italiens, des Espagnols, des Portugais…
images4Cela paraît contradictoire, mais le coût de la vie a baissé davantage que les salaires… Imaginez un coiffeur à 7€ en France et qui vivrait honorablement de son métier.
Les Allemands ont eu le courage de faire les réformes que nous n’avons jamais faites. En particulier au Sud.
C’est dans cette situation déjà tendue que la crise de 2008 a explosé.
Et la réponse de l’Allemagne ne fut pas différente de celle de la fourmi :
Vous chantiez ? J’en suis fort aise. Eh bien dansez maintenant.
 Trop durs quand il fallait être doux, et doux quand il fallait être durs
Le choix que la zone Euro refuse de faire depuis 2008 est assez simple :
  • Soit vous souhaitez conserver l’unité et vous acceptez d’aider les plus faibles quitte à organiser des transferts importants de richesse.
  • Soit vous souhaitez conserver l’homogénéité et vous laissez sortir ceux qui s’éloignent trop des principes de convergence.
 Or nous avons voulu conserver l’unité sans organiser les transferts de richesse. Cela a l’air théorique. Mais pour un Allemand, ça ne l’est pas du tout.
 Ils connaissent bien, ils ont connu une situation similaire lors de la réunification des ex-RDA et RFA.
 La réunification allemande a coûté 2 000 milliards d’euros à l’ouest (soit un peu moins que la totalité de la dette française). (3)
 L’effort de réunification a été immense.
 Il n’est pas incompréhensible que les Allemands n’aient pas voulu recommencer à peine 20 ans après lorsque la crise a éclaté.
Alors probablement aurait-il fallu annuler une dette que la Grèce ne pouvait de toute manière PAS rembourser et les laisser sortir de l’Euro malgré tous les problèmes que cela aurait posé à M. Clamadieu et aux grands groupes européens intégrés.
Pourtant nous avons fait le choix de conserver la Grèce dans l’union monétaire sans lui enlever assez du fardeau de ses dettes.
 Nous avons été durs où il fallait être doux et doux où il fallait être durs.
 L’exemple grec est révélateur et caricatural. Mais c’est bien le même jeu qui se joue avec l’Italie, et l’Espagne.
 Cela a profité aux banquiers, aux spéculateurs et aux grandes entreprises.
 Aux peuples, non. Ils ont perdu plus depuis 2008 qu’ils n’avaient gagné depuis l’an 2000 et l’instauration de la monnaie unique.
Encore une fois, nous avons d’abord été trop doux de laisser se faire une union monétaire à laquelle ils n’étaient pas prêts puis trop durs à vouloir les y garder sans les y aider plus.
C’est cela de faire l’Europe sans les peuples.images5
Il ne faut pas s’étonner qu’ils n’en veuillent plus de cet Euro. Quitte à tout envoyer sauter et entrer dans la grande inconnue…
À nous de retenir combien de mal nous pouvons faire avec de bonnes intentions. Les mêmes dont l’enfer est pavé.
 Avec tout mon dévouement,
Olivier Perrin,
PS : Je n’ai volontairement pas parlé de la France dans cette lettre qui oppose Europe du Nord et du Sud. Nous sommes au milieu, certainement pas fourmis mais pas complètement cigales non plus. Nous aurions pu être le lien, nous n’avons été que spectateur. C’est qu’il aurait fallu être solide à l’intérieur afin de pouvoir rayonner à l’extérieur.
SOURCES :
[2] Nous savons d’xpérience qu’une zone économique intégrée (partageant la même monnaie) doit garantir un écart de richesse de 20% maximum entre les territoires les plus riches et les plus pauvres. Sans quoi les distorsions deviennent trop importantes pour que la zone puisse fonctionner harmonieusement.

 

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