« Fakes news » : De la pathologisation du doute à la fabrique de la normalité

 Auparavant plus anecdotique et marginale sous le pouvoir d’hommes politiques efficacement secondés par des médias bienveillants, la chasse aux sorcières 2.0 – autrefois hésitante et balbutiante – s’affirme et prend une ampleur gargantuesque sous des airs à peine dissimulés de police de la pensée.

Toutes matraques dehors, cette police intellectuelle entend bien faire rentrer dans le rang toute voix contestataire aux déclarations des médias dominants dont la parole évangéliste et manichéenne ne doit être remise en cause. Sous couvert d’épurer le web des « fakes news » (ou « fausses nouvelles »), nos décideurs s’engagent dans la voie de la pathologisation, voir même de la criminalisation du doute, confirmant une nouvelle fois s’il en était besoin l’avènement d’une dictature sous de faux airs démocratiques.

Cet engouement contre les médias dissidents s’est nettement accentué durant des élection présidentielles américaines, et à l’issue desquelles l’establishment a constaté avec effroi que la défaite de leur protégée, Hillary Clinton, était en grande partie due a une lassitude croissante du public face aux déclarations de la presse officielle qui se voit délaissée au profit des médias alternatifs. De plus, la cinglante et inattendue victoire de Donald Trump à l’issue des votes a eu pour effet d’accentuer ce processus, aidé en cela par le fait que le nouveau président affiche clairement son intérêt aux médias alternatifs, au détriment de la presse mainstream.

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Les rôles commencent maintenant à s’inverser, et un dogmatisme moralisateur et répressif s’affirme face à une population qui repousse de plus en plus les médias alignés et plus largement l’idéologie dominante imposée par des laquais politiques serviles au système.

Cette campagne grotesque dirigée contre la dissidence médiatique est la marque d’un mouvement de panique dans les sphères dirigeantes, qui sentent probablement que la situation est en train de leur échapper.

big-brotherIncapables d’ôter le libre arbitre à une population en stade d’éveil, les médias dissidents se voient confier malgré eux – un peu à l’image du front national – le rôle d’épouvantail par le pouvoir en place qui œuvre activement à la globalisation d’une censure présumée être la solution pour faire taire définitivement toute voix discordante. Cette tendance inquisitoriale digne d’une dystopie de Georges Orwell dévoile l’étendue de l’affolement au sein d’une gouvernance fragilisée, qui se voit contrainte d’en arriver aux dernières extrémités pour tenter maladroitement de masquer leur décrépitude.

Cette « fabrique de la normalité » comme la nomme l’auteur du texte qui suit, se voit d’autant plus urgente et nécessaire au pouvoir face à l’effondrement de la crédibilité de l’écœurante propagande autour de la libération d’Alep en Syrie, aussi bien révélatrice des horreurs cautionnées par l’oligarchie en place que de son échec.

Comme le mentionne le traducteur sur son site web, et afin de dissiper les doutes au sujet de la doctrine étatique américaine (que l’on peut également transposer à nos dirigeants), voici une citation de William Casey, directeur de la CIA de 1981 à 1987 :

Nous saurons que notre campagne de désinformation aura réussi lorsque tout ce que croira le peuple américain ne sera que mensonges

Le message est limpide, non ?

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La fabrique de la normalité

Vers la mi-novembre, au lendemain de la défaite d’Hillary Clinton (i.e. au début de la fin de la démocratie), les Gardiens auto-proclamés de la Réalité, plus connus sous le nom de médias grand public, ont lancé une campagne marketing mondiale contre le fléau perfide et maléfique des « fausses nouvelles ». Cette campagne atteint désormais son point culminant. À travers tout l’empire, les médias déversent un flot continu d’avertissements alarmistes sur la menace imminente et existentielle posée par le danger des « fausses nouvelles ». Il ne s’agit pas seulement de dissémination de désinformation, de propagande, etc., telle qu’on l’a pratiquée depuis des millénaires… La vérité elle-même est attaquée. Les fondements de la Réalité sont remis en cause.

Qui se cache derrière cette menace des « fausses nouvelles » ?

Eh bien, Poutine, naturellement, mais pas seulement Poutine. (ndlr: Julian Assange a récemment affirmé qu’aucune fuites Wikileaks ne provenait de Russie. C’est vrai puisqu’elles provenaient d’initiés de haut rang, dont le Dr Pieczenik (lire l’article de David Wilcock et Corey Goode du 11 décembre 2016 – Partie 1/2), dans les différentes agence de renseignement US qui n’en pouvaient plus de cautionner par leur silence les crimes gouvernementaux.) Elle s’avère être le fait d’une vaste conspiration impliquant des personnes qui s’opposent de manière virulente à l’establishment, des ultra « alt-droitistes », des ultra-gauchistes, des libertariens retraités, des socialistes de salon, des soutiens de Sanders ou de Corbyn, des terroristes ontologiques, des normalisateurs du fascisme, des cinglés mal éduqués opposés à la globalisation, et le tout-venant des anti-Clinton.

Heureusement pour nous, les médias grand public suivent cette bande de canailles à la trace. Comme vous le savez probablement, le Washington Post a récemment publié un article à couper le souffle, qui mériterait le prix Pulitzer pour la qualité de son journalisme d’investigation, qui attaquait sans vergogne des centaines de publications alternatives (comme celle que vous lisez actuellement), les qualifiant de « relais de la propagande russe ».

Cet article, perpétré par le journaliste du Post Craig Timberg, s’inscrit dans la lignée des campagnes de diffamation maccarthystes. Il s’appuie sur les allégations infondées et paranoïaques de ce que Timberg qualifie sans rire de « deux équipes de chercheurs indépendants », le Foreign Policy Research Institute, un ancien groupe de réflexion anti-communiste de troisième zone, et propornot.com, un site internet anonyme dont personne n’avait entendu parler avant son apparition soudaine sur le web en août dernier et qui, d’après la teneur de ses tweets et de ses e-mails, semble être dirigé par Beavis et Butthead.

Le Washington Post a été placé sous le feu des critiques pour avoir courageusement adopté cette posture « pro-vérité » contre les forces poutinistes du mensonge et de l’imposture. Une armée de publications dangereusement extrémistes, comme Counterpunch, The Intercept, Rolling Stone, The Nation, The New Yorker, Fortune Magazine, Bloomberg, et US News & World Report, ont étrillé le Post pour ses pratiques journalistiques « exécrables », « paresseuses », ou qualifiées plus généralement de médiocres.

Le Post, bien entendu, « soutient son gars », et refuse de s’excuser pour avoir défendu la démocratie, comme il l’a fait tout au long de son histoire bien remplie, par exemple lorsqu’il a diffamé Gary Webb pour son enquête sur les liens entre la CIA et les Contras, ce qui eut plus ou moins pour effet de détruire sa carrière de journaliste, ou lorsqu’il s’est ouvertement fait le complice d’Hillary Clinton tout au longue de sa hideuse campagne de terrorisme intellectuel, notamment en publiant seize articles négatifs contre Sanders en seize heures, ou lorsqu’il a publié un article sur la façon dont Clinton aurait pu avoir été empoisonnée par des agents secrets poutinistes… et ce ne sont là que quelques exemples parmi d’autres.

Mais je ne veux pas isoler le Washington Post, ou son rédacteur en chef Marty Baron, qui est clairement un parangon de l’éthique journalistique. Les autres médias grand public ont eux aussi massivement fustigé l’hystérie des « fausses nouvelles », et l’hystérie de la « propagande poutiniste », et l’hystérie de la « normalisation du fascisme », et n’ont eu de cesse de répéter le mantra de la « post-vérité ». Le Guardian, le New York Times, NPR, les chaînes de télévision, l’ensemble des médias dominants aboient en chœur le même message. Que se passe-t-il, au juste ?

Comme je l’avais suggéré précédemment sur ces pages, nous assistons à la pathologisation (ou à « l’anormalisation ») de la dissidence politique, c’est à dire à la stigmatisation systématique de toutes les formes de refus de la réalité imposée par le consensus néolibéral. Les distinctions politiques telles que « gauche » et « droite » disparaissent, et laissent la place à des distinctions moins soumises à l’évaluation telles que « normal » et « anormal », « juste » et « erroné », « vrai » et « faux ». Ce type de distinctions ne prête pas le flanc à l’argumentation. Elles sont proférées comme autant de vérités axiomatiques, des faits empiriques qu’aucune personne normalement constituée n’oserait remettre en doute. (ndlr: les notions de vérité ou de mensonge sont désormais laissées au libre-arbitre ainsi qu’au discernement de chaque Un. Celles et ceux qui n’auraient pas encore assimilé le fait que l’humanité est entrée dans l’ère de l’information et de la conscience pourraient avantageusement rendre pertinente l’éventualité d’ouvrir leur esprit à toutes les notions qu’ils ont toujours rejeté d’emblée de manière à actualiser leur paradigme (ensemble des croyances acquises depuis la naissance = sa vérité…)).

L’intelligentsia néolibérale supprime les philosophies politiques en conflit et leur substitue un choix plus simple : « normalité » ou « anormalité ». La nature de « l’anormalité » varie en fonction de ce qui est stigmatisé. Aujourd’hui c’est « Corbyn l’antisémite », demain « Sanders le raciste cinglé », ou « Trump le candidat mandchou », ou peu importe. Le fait que ces attaques elles-mêmes soient de natures variées (et, le plus souvent, totalement ridicules) trahit l’objectif de la stratégie d’ensemble, qui est tout simplement de cataloguer la cible, ou tout ce qu’il ou elle représente, comme anormale.

Peu importe que quelqu’un soit traité de raciste, comme Sanders durant la campagne pour les primaires, ou d’antisémite, comme l’a été Corbyn, ou de fasciste, comme l’a constamment été Trump, ou de relais de la propagande russe, comme l’ont été Truthout, CounterPunch, Naked Capitalism et plusieurs autres publications. Le message est que ces cibles ne sont, d’une façon ou d’une autre, « pas normales ».

En quoi ceci est-il différent des campagnes de diffamation honteuses menées par la presse depuis l’invention de la presse et des campagnes de diffamation honteuses ? Cela a surtout à voir avec les mots, en particulier avec des oppositions binaires telles que « vrai » et « faux », et « normal » et « anormal », qui sont, bien entendu, largement dénuées de sens, leur valeur étant purement tactique. Ce qui revient à dire qu’elles sont sans objet. Elles ne sont que des armes déployées par un groupe dominant dans le but d’imposer la conformité à sa réalité consensuelle. Voilà comment elles sont utilisées en ce moment.

Les oppositions binaires dénuées de sens (normal/anormal, vrai/faux) dont se servent l’intelligentsia néolibérale et les médias grand public pour supplanter l’opposition entre les philosophies politiques traditionnelles, ainsi que la stigmatisation de diverses sources d’informations et d’idées non-conformes, restructurent également notre réalité consensuelle pour en faire un territoire dans lequel quiconque pense, écrit, ou s’exprime en dehors des sentiers battus est qualifié de « déviant », « d’extrémiste », ou d’un autre terme utilisé pour désigner les parias de la société. Encore une fois, peu importe le type de marginalisation dont il est question, puisque c’est la « déviance » en elle-même qui est mise en évidence.

En fait, c’est plutôt l’inverse de la déviance dont il est question. Puisque c’est ainsi qu’est fabriquée la « normalité ». Et c’est ainsi qu’est fabriquée la réalité consensuelle dans son ensemble, et ainsi qu’est dissimulé le processus de fabrication. Je fais mon Baudrillard, désolé, mais c’est bien ainsi que se passent les choses.

L’obsession actuelle des médias pour les « fausses nouvelles » dissimule le fait qu’il n’y a pas de « vraies nouvelles », et cette obsession produit simultanément des « vraies nouvelles », ou plutôt une simulation de ces dernières. Ceci se produit au moyen de l’opposition binaire (i.e., si une chose telle que les « fausses nouvelles » existe, alors il existe ipso facto des « vraies nouvelles »). De même, l’attention portée au fait de « ne pas normaliser Trump » dissimule le fait qu’il n’y a pas de « normalité » tout en fabriquant simultanément la « normalité », qui n’est jamais qu’une simulation.

De la même manière, la stigmatisation de Trump comme étant un avatar moderne d’Hitler, ou de Mussolini, ou d’un autre dictateur fasciste, dissimule le fait que les États-Unis sont déjà virtuellement dans un système de parti unique, avec une concentration de la propriété privée et du contrôle des médias, des forces de police militarisées et omniprésentes, une application arbitraire des règles juridiques, le maintien d’un état de guerre plus ou moins permanent, et de nombreux autres attributs des systèmes de gouvernement autoritaires. Dans le même temps, cette projection du « fascisme » invoque, ou fabrique, son opposé : la « démocratie »… ou la simulation de la démocratie.

La simulation néolibérale de la démocratie, de la normalité, et de la réalité, est ce que les médias grand public et l’intégralité de l’intelligentsia néolibérale tentent désespérément de consolider actuellement, sachant qu’ils ont reçu un coup assez violent avec tout ce chaos électoral. Trump n’était pas sensé gagner. Il était censé jouer le rôle d’un autre croque-mitaine hitlérien dont auraient pu nous sauver les néolibéraux, et puis patatras, voyez ce qui est arrivé.

Le problème pour la classe dirigeante néolibérale, et pour les médias grands public, et pour les progressistes de gauche en général, est qu’ils sont allés si loin avec la comédie hitlérienne qu’ils vont être contraints de la poursuivre, ce qui risque de devenir de plus en plus étrange si Trump ne s’avère pas être un nouveau Hitler, mais plutôt un ploutocrate républicain de plus, n’ayant cependant aucune expérience gouvernementale ainsi que quelques authentiques frappadingues dans son équipe. Je suis néanmoins certain que Trump va vouloir les aider (i.e. ses « ennemis » néolibéraux) avec de temps en temps un tweet raciste ou misogyne, sachant qu’il voudra garder son label de candidat de la « classe ouvrière blanche », au moins jusqu’au début de la « guerre contre l’islam ».

Quoi qu’il en soit, nous pouvons nous attendre à une amplification de la pathologisation de la dissidence durant les quatre (ou peut-être huit) années à venir. Je ne fais pas référence à Trump et à son équipe, bien que je sois certain qu’ils vont jouer le jeu eux aussi. Je fais référence à nos amis dans les médias grand public, comme Marty Baron et sa machine à diffamer, et les Gardiens de la Réalité du New York Times, du Guardian, et d’autres « journaux de référence ». La radio WNYC diffuse déjà une émission quotidienne sur la « descente dans le fascisme ». Et bien entendu la gauche néolibérale, comme Mother Jones, The Nation et leurs semblables, ainsi que The New York Review of Books (ils ne sont jamais rassasiés de ces histoires sur Hitler), vont semble-t-il surveiller chaque pensée des gauchistes pour s’assurer que le fascisme ne soit pas normalisé…

Que Dieu nous vienne en aide si ceci devait se produire un jour. Qui sait comment finirait l’Amérique ? Elle torturerait des gens ? Elle attaquerait des pays qui ne constituent aucune menace pour elle ? Elle emprisonnerait des gens dans des camps pour une durée indéfinie ? Elle assassinerait quiconque le président estimerait être un « terroriste » ou un « combattant ennemi » avec l’accord tacite de la majorité des américains ? Elle surveillerait les appels téléphoniques, les e-mails et les tweets de toute la population, ainsi que ses habitudes de navigation sur internet ?

Imaginez la dystopie* dans laquelle nous vivrions… si ce genre de choses étaient considérées comme « normales ».

*Une dystopie est un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur. Une dystopie peut également être considérée, entre autres, comme une utopie qui vire au cauchemar et conduit donc à une contre-utopie. L’auteur entend ainsi mettre en garde le lecteur en montrant les conséquences néfastes d’une idéologie (ou d’une pratique) présente à notre époque.


( source: CJ Hopkins sur Counterpunch – traduction par Triangle )

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