L’heure de la mort

Le soir de la mort arrive. C’est ainsi, il faut s’y résoudre.

Notre corps le sait, il l’a compris, lui qui, si fatigué, ne demande plus rien depuis plusieurs jours.

Il attend de « partir ». Ou plutôt qu’on vienne le chercher.

Notre esprit, lui, est toujours là. Et il se demande ce qui va se passer ensuite : le ciel, ou le néant ? Et dans tout ça, est-ce qu’on se rend compte qu’il y a un ciel, est-ce qu’on se rend compte du néant ?

Est-ce qu’on a peur ?

Les minutes, dans ces instants-là, durent-elles vraiment le temps des minutes d’avant ?

Ou sont-elles comme de courtes successions de vies entières qui s’empilent… Avec des noms, des visages, peut-être des odeurs et des impressions. Des regrets, aussi ?

Ce sont les derniers instants de notre vie.

Est-ce qu’ils comptent plus que les autres ? Que la première fois où l’on s’est tenu debout ? Que le jour où l’on a goûté aux lèvres d’une jeune fille ? Que celui de son mariage, de la naissance de ses enfants ?

Impossible sans doute de répondre par avance à ces questions. Et pourtant, parfois, dans le noir de la nuit, elles viennent nous hanter.

Finir dans une chambre sans joie

Chacun vivra ses derniers instants à sa façon, en leur accordant l’importance qu’il souhaite. Ou qu’il peut.

Mais je pense qu’on peut affirmer une chose, de là où nous sommes : ces derniers moments ne doivent pas compter pour rien.

Ils doivent être vécus pleinement et non subis, comme c’est encore beaucoup trop souvent le cas.

Car il faut regarder la réalité en face : en France, aujourd’hui, 75 % de la population meurt à l’hôpital ! Loin de chez soi, loin de ceux qu’on aime, dans une chambre sans joie, sans tableau ni photo, sur un lit en plastique qui fait du bruit quand on bouge, sous un éclairage qui est soit trop fort, soit pas assez.

Les derniers jours de sa vie, on voudrait méditer, prier, rire, être entouré de ses proches.

Pas de chance, on est dérangé par les bruits du couloir, les bip-bip des appareils qui clignotent.

Quand on a faim, ce n’est pas l’heure de dîner.

Quand on n’a plus faim, on vous apporte un plateau qui ressemble à de la nourriture. Mais qui n’a le goût de rien. Et qui s’en soucie… Après tout à quoi bon, c’est fini, non ?

Une dernière faveur ? Pas question !

Si vous êtes un lecteur d’Alternatif Bien-Être, vous vous souvenez peut-être de l’histoire de Thérèse H. Cette vieille dame est morte au printemps 2003, dans une maison de soins du Pays basque.

Dans les dernières heures de sa vie, elle avait demandé timidement si elle pouvait avoir un dernier plaisir, un petit œuf à la coque. « Avec une pincée de sel et une mouillette, une bonne mouillette de pain frais ». Sans doute avait-elle même demandé « s’il vous plaît ».

Réponse du cuisinier : « mais vous n’y pensez pas ! ». Pas question de faire entrer dans l’établissement un œuf dans sa coquille, même de première fraîcheur.

Le règlement l’interdit, question de sécurité alimentaire ! L’œuf autorisé, l’œuf réglementaire, c’est un produit en Tetra Brick, un point c’est tout. Ceci pour préserver la santé des pensionnaires. Et c’est ainsi que Thérèse est morte, sans avoir son œuf à la coque.

Moins bien traité qu’un condamné à mort

Est-ce vraiment cela qu’on réserve à ceux qui attendent la mort ? L’ennui, le désarroi. La privation du dernier souhait qu’on accordait autrefois à un… condamné à mort !

Certains, heureusement, pensent différemment.

Au Centre Marc Jacquet de Melun, on diffuse des huiles essentielles (ravintsara, lavande, ylang-ylang) dans le simple but de faire ressentir un plaisir olfactif aux malades.

Au CHU de Clermont-Ferrand, on a ouvert un « bar à vin », au service de soins palliatifs. « On a le droit de se faire plaisir et de faire plaisir, même en fin de vie ! » explique le Dr Virginie Guastella, chef de service. Et l’hôpital précise que « l’accès aux grands crus est à l’étude ». Bravo !

Ailleurs, comme à la maison Jeanne Garnier, à Paris, des bénévoles accompagnent les mourants dans leurs derniers instants. Ils leur parlent, leur rendent des petits services, souvent se contentent d’une simple présence silencieuse.

L’une de ces bénévoles tient sur Internet un blog où elle raconte ces moments de vie « à la frontière de la mort, mais pleinement dans la vie »… (www.vivantsensemble.com).

L’intensité qui s’en dégage est proprement extraordinaire.

Moments de vérité, d’extase, de tristesse, de désespoir, moments ordinaires aussi. En découvrant les histoires de ceux qui arrivent à la toute fin, on se demande vraiment au nom de quoi on devrait leur rendre la vie plus triste, plus terne ? En leur refusant un œuf à la coque, par exemple…

Et si l’on faisait plutôt le contraire ?

En accompagnant la vie jusqu’au bout… Et même après.

Dormir avec un mort

Car pour finir cette lettre, je voudrais vous raconter l’étonnante histoire de Wendy et Russell Davison, un couple d’Irlandais.

Wendy était atteinte d’un cancer du col de l’utérus qu’elle a soigné du mieux qu’elle a pu pendant des années.

Avec l’aide et l’amour de son mari Russel, elle a pu longtemps déjouer les pronostics des médecins. On lui donnait six mois maximum, elle vivrait trois ans de plus, ferait le tour d’Europe en caravane, jusqu’à ce que la maladie soit vraiment trop forte.

Alors le couple est entré dans un étonnant processus d’acceptation, comme le raconte Russel :

« Malgré la douleur immense, Wendy ne s’est jamais apitoyée, jamais elle n’a crié à l’injustice. Chaque jour, chaque instant de vie, elle l’acceptait avec gratitude. [1] »

La mort était là, juste en face d’eux, mais ils n’ont pas détourné le regard.

« Avec Wendy, nous en parlions souvent, de la mort. Et j’étais déterminé à ce que ma femme meure ici, chez nous, à côté de moi, de nos enfants. Je voulais qu’elle meure bien. »

Pas dans un hôpital sinistre où à peine le patient décédé, sa chambre est lavée, balayée, évacuée, prête à accueillir le suivant.

« Wendy est morte le 21 avril dernier, en paix. Ensuite j’ai lavé son corps, je l’ai habillée et installée dans son cercueil. »
« Elle était là dans notre chambre, et j’ai dormi avec elle dans la même pièce pendant six jours. Nos amis sont venus la voir, lui parler, parler d’elle.

Sa mort a été un moment magnifique. »

Un moment « magnifique ». Aujourd’hui le mot choquerait presque.

Et pourtant, il n’y a pas si longtemps, la mort faisait partie de la vie : elle s’affichait dans de grandes processions, elle entrait dans les maisons où l’on montrait son deuil, où l’on célébrait la mémoire du défunt en sa présence. Le dimanche à la messe, on écoutait même le curé qui évoquait l’au-delà, et cela donnait une excellente raison de vivre vraiment jusqu’au dernier souffle.

Ma question est simple, à la fin : y avons-nous vraiment gagné, à faire comme si la mort n’existait pas ? À faire semblant de croire qu’elle n’avait pas la clé de chez nous ?

Santé !


Source:  Gabriel Combris   /   www.pure-sante.info

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